J’ai quitté l’école supérieure quand j’avais 18 ans pour rejoindre l’armée avec trois copains de classe. Nous sommes allés à Fort Bragg, Caroline du nord pour notre entraînement de base, marcher, tirer avec des fusils, boxer et pleins d’autres choses. Cela a duré 4 mois et c’est là que j’ai vu mes copains de classe pour la dernière fois. Après cela nous avons reçu les sélections et comme c’était l’armée qui décidait de tout,  j'ai été sélectionné pour devenir un câbleur de téléphone. Ils m’ont appris à grimper aux poteaux et comment  connecter et  séparer des câbles. Quand cet entraînement fût terminé, j’ai été envoyé au Camp Pickett en Virginie.   C’est ici que j’ai rejoint la 28-ième division d’infanterie. J’étais incorporé dans le 109-ième bataillon d’artillerie de campagne, batterie C.

C’était des entraînements très dures, sur terre et sur mer, dans la pluie, la boue et  la neige et ceci jusqu’en septembre quand nous avons embarqué pour l’Angleterre.



Douche improvisée avec Jerrycan.

Nous avons débarqué le 1er octobre. Et c’était reparti pour les entraînements jusqu’en juillet quand nous avons débarqué en France sur Omaha beach. Dans notre batterie nous avion 4 calibres 105 mm Howitzers et dans notre bataillon nous avions un QG et les batteries A, B et C. Ils nous ont mis dans un champ de haies à environs 5 Km de Percy et de 7 Km de St-Lo.

Comme câbleur, mes compagnons et moi-même avons du tirer des lignes jusqu'à chaque pièce vers le QG et aussi vers l’observateur dans son poste avancé. La Batterie C donnait un feu de soutien au 110th IR. Quand ils faisaient mouvement, nous bougions avec eux pour leur donner tout l’appui de feu dont ils avaient besoin. La plupart du temps nous marchions et dormions donc avec l’infanterie.

Après Percy l’infanterie montait dans des camions direction Paris.

Juste avant Paris la colonne s’est arrêtée et nos officiers nous ont donnés comme consignes de nettoyer nos véhicules, nos canons, nous mêmes et de se raser.

C’était pour notre parade à Paris. En deux heures et demie nous avons effectué la traversée de Paris et nous étions à nouveau en plein cœur de la guerre.

Le lendemain dans les faubourgs de St-Quentin il y avait une colonne de canons de 88mm allemand tiré par des chevaux juste devant nous. Les camions de tête tiraient avec leurs .50 pour tuer les chevaux. La première section a décroché son canon et a tiré deux coups et c’était fini avec eux. Notre capitaine criait alors : « En avant ! » et nous repartions. Nous nous trouvions presque au bout de la colonne et quand nous passions le tas  d’Allemands morts avec leurs chevaux, les fermiers étaient déjà occupés à dépecer les chevaux pour la viande avec leurs grands couteaux.



Photo de "Joe" (flèche) et amies...1944

La grande bataille suivante était celle de la Forêt de Hürtgen. Après avoir tiré nos lignes nous creusions un trou d’environs un mètre de profondeur sur trois mètres de large. Après nous mettions 3 hauteurs de rondins de chacun environs 33 cm d’épaisseur autour du trou. Au-dessus nous posions d’autres rondins  pour faire un toit et au-dessus une bonne couverture de branches de sapin pour nous protéger de la pluie. Nos 105 mm tiraient pendant toute la journée et la nuit. Nous avons repris un 105 mm pour permettre à une section de pouvoir se reposer pendant la nuit.




Le jour suivant nous devions sortir pour réparer les lignes que les Allemands avaient coupées pendant la nuit par leurs tirs. Il pleuvait et neigeait la plupart du temps de telle façon que nos camions restaient bloqués dans la boue. Le génie a du construire une route de rondins et des postes de MP a chaque bout de cette route afin de régler le trafic dans un sens et puis dans l’autre. Un jour qu’il pleuvait à nouveau et mon compagnon Jack et moi devions sortir pour réparer les lignes près d’un des postes des MP quand six camions durent s’arrêter. Ils étaient remplis de remplaçants. Jack me demanda une allumette sèche pour allumer sa cigarette mais je n’en avais pas. Un des gars à l’arrière d’un des camions nous a appelé et nous en a donné une. Nous avons allumé nos cigarettes et l’avons remercié. Après nous nous sommes remis en route pour réparer d’autres lignes. Les six camions nous ont dépassés en direction du front. Après dix minutes d’autres camions sont arrivés en sens inverse avec des brancards. Nous étions au bout de la route, au prochain poste MP quand un blessé à l’arrière d’un camion m’a interpellé pour me demander dans quelle unité il était. Je l’ai regardé et je ne pouvais pas en croire mes yeux : « c’était le même gars qui nous avait donné l’allumette ! ».

Je lui ai répondu qu’il faisait partie du 110th IR de la 28th ID.

Fin novembre, ils nous ont retirés de la Forêt de Hürtgen et nous ont envoyés au Luxembourg pour nous reposer et nous reconstituer. Nous étions cantonnés à Bocholz. Bocholz se situe près de la rivière Our et de la ville de Hosingen. Nous pouvions monter sur la berge et regarder au-dessus de la rivière mais à cause du brouillard nous ne voyions strictement rien. Pourtant nous entendions les Allemands chanter et taper sur du bois.

Nous en avions fais part à notre QG qui l’a transmis au Corps d’Armée mais ils nous ont répondu qu’il ne fallait pas s’inquiéter.

Le prêtre de Bocholz nous a demandés quand nous retournions à la ville si nous pouvions ramener quelques vieux jouets, poupées, voitures etc.…  Nous lui en avons ramené un Dodge rempli !

Le curé était très content et à la St-Nicolas il a invité tous les enfants du village et leurs parents dans la grande grange du village qui était également notre cantine. Le curé avait déguisé un de nos hommes en St-Nicolas  et a fait rentrer le véhicule remplis de jouets dans la grange. Les enfants ont chanté « Douce nuit, sainte nuit. Notre sergent cantinier et les autres cuisiniers avaient fait des « cookies » et nous avons remis notre ration hebdomadaire de cigarettes et de savon. Le sergent prenait une serviette et emballait dedans des cigarettes et du savon. Le curé faisait ainsi la distribution d’une serviette et d’un jouet par enfant. Les 12 enfants, nos enfants, recevaient ainsi un jouet et des friandises de St-Nicolas. Ils remettaient la serviette  à leur maman qui les déballait. Ensuite les enfants donnaient les cigarettes à leur père et le savon à leur mère gardant les bonbons pour eux. Ensuite tout le monde passait à table et mangeait des cookies. Je n’oublierais jamais ces petits visages radieux et ces voix qui chantaient « Douce nuit ».

Puis arriva décembre le 16 vers 05.00 Hrs du matin nous avons entendu les détonations des canons en Allemagne. Un impact avait lieu à environs 30 mètres de nous sur la route. Il avait détruit la route mais aussi nos lignes de téléphone. C’était justement mon tour d’équiper la .50.  Je venais de vérifier si les armes étaient chargées quand un des mitrailleurs réguliers est venu me trouver en me disant que toutes les lignes étaient coupées et qu’ils n’avaient plus de contact avec le Q.G.

Nous nous sommes donc dirigés vers notre véhicule pour prendre des fils et avec trois autres câbleurs nous nous dirigions vers la route. La nuit était toute noire et il était très difficile de travailler dans de telles conditions.  Soudain un obus explosa à proximité et ensuite nous avons entendus chanter. La .50 s’animait et des fusées éclairantes étaient tirées vers le ciel. J’étais juste debout au milieu de la route. Quand une fusée monte et on ne bouge pas on ne peut pas vous voir … à moins que vous bougiez ? Cela m’a pris 5 minutes pour rejoindre le bord de la route.

Nous remercions Dieu car le soleil commençait doucement à se lever et il semblait que nos mitrailleurs prenaient à partie une section de mitrailleuses allemandes. Nous avons trouvé 12 corps couchés sur la route remplie de sang et plein d’autres blessés qui devaient être évacués. Un Allemand a été tué en voulant se cacher dans le porche de l’église.

Vers 09.30 Hrs nous retournions pour réparer les lignes quand trois résistants luxembourgeois avec leurs brassards tricolores apparurent avec leurs calibres 38. Ils ressemblaient beaucoup à nos Colt 45. Ils ont tiré 4 à 5 Allemands de la route pour leur tirer une balle dans la tête. Notre capitaine les a sommés d’arrêter cela et d’arrêter de tirer. Il faisait toujours sombre et le bruit des tirs pouvait confondre nos troupes avec des Allemands ou attirer leurs tirs. (n.d.r. Cet incident était à la base d’une fausse accusation allemande qui accusait des hommes de la 28-ième d’avoir exécuté des blessés sans défense.

 Ce jour là notre capitaine a été blessé par un tir dans la jambe. Il a été blessé à 05.45 Hrs et est resté à son poste jusque 17.00 Hrs avant d’être évacué vers un poste médical. Le mitrailleur a aussi été touché à la joue et 5 autres tués par des tirs.  Je ne saurais vous dire combien d’Allemands nous avons tué ou blessé ce jour-là mais ils devaient y en avoir un grand nombre vu tout le sang sur la route.

Nous avons tenu Bocholz jusque le 18 décembre quand nous avons appris par radio de Wiltz : "Nous fermons boutique maintenant. Espérons vous voir à Bastogne".

Je me rappelle qu’il commençait à neiger très fort. C’est cette tempête de neige qui nous a couvert pendant notre retraite. Nous dormions dans la neige. Nous bougions de quelques kilomètres et tirions une salve ou deux avec nos trois 105mm restant et bougions ensuite à nouveau de quelques kilomètres. Nous sommes arrivés à Bastogne le 22 décembre et la 101ième  Airborne occupait déjà la ville. Ils nous ont demandé de déployer nos canons juste en dehors de la ville. Nous avons reçu du café chaud et quelques rations « K ». Ensuite nous avons tiré avec nos canons jusqu'à épuisement de nos munitions. Le lendemain matin 23 décembre les Allemands nous tiraient dessus avec leurs pièces d’artillerie vers 06.30 Hrs. Il n’y avait pas un camion ou pièce de 105 mm qui n’avait pas de trou. Tout ce qui restait après cette canonnade était un 1er Lieutenant et 21 hommes de la 101ième ainsi que le restant de notre batterie soit 91 hommes au total. Nous avons sabordé nos pièces et mis le feu aux camions et marchions en retraite en une seule file. Il neigeait si fort  que nous ne pouvions pas voir l’homme juste devant nous. Nous nous enfonçions jusqu’au genou dans la neige. Nous  entendions les Allemands parler et faire tourner les moteurs de leurs chars mais nous ne les voyions pas … et eux ne nous voyaient pas non plus. Un Sgt nous a conduit avec un compas vers Neufchâteau et ceci sur environs 7 kilomètres. Personne n'a été perdu pendant cette marche.

Après ça nous avons creusé une ligne défensive autour de Neufchâteau. C’était le 24 décembre. Le matin de Noël un avion allemand passa et  lâcha quelques bombes. Une d’elles  détruisit notre roulotte de cuisine.

Le 26 décembre nous avons reçu trois camions et deux jeeps et nous nous sommes rendus à Olgnies, Belgique.



Pont sur le Rhin à Koblenz, 1945

Dans cette localité la population nous a cédé des lits et nous a nourri jusqu’au  15 Janvier 1945 quand nous avons reçu nos nouveaux camions et pièces de 105 mm pour prendre la route vers Colmar en France.

 

Joseph « Joe » Ozimek

109th FA battalion, Batt. C

28th Infantry Division

  

« Joe » Ozimek a été rendu à la vie civile le 20 septembre 1945. Il a reçu la médaille de bonne conduite, de l’ETO, occupation de l’Allemagne, médaille de la victoire, une médaille pour la bataille des Ardennes, une médaille Belge, Luxembourgeoise et une de l’Etat de New York. 

Après la guerre, grâce à son expérience militaire, il fût engagé dans une compagnie de téléphone où il a travaillé jusqu’à sa retraite en 1980.

 Joseph s’est marié en 1947 avec sa femme Jean et ensemble ils ont  deux fils Thomas et Joseph Jr. Thomas a  un fils et trois petits enfants. Joseph Jr. a  un fils et une fille.


Rédaction: Alex Vossen

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